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« Victor Hugo ou le retour du penseur en exil »
Par Shen Dali
8 institutions chinoises dont l'Université des Langues étrangères de Beijing (ULEB) ont organisé, le 20 avril, avec le concours de l'Ambassade de France, un meeting de commémorations pour le bicentenaire de la naissance de Victor Hugo (1802-1885). A cette occasion, M. Shen Dali, écrivain chinois, et professeur de l'ULEB fait une allocution intitulée « Hugo et le retour du penseur en exil » dont voici le texte intégral :
Cher amis,
Voilà deux cents ans naissait Victor Hugo, qui demeure l'écrivain français le plus célèbre dans le monde. Cette année, on célèbre le Bicentenaire de sa naissance et le 25 février dernier, j'ai été invité à Besançon, sa ville natale, pour assister au dévoilement de l'inscription dédicace sur la maison du poète et à la soirée organisée à sa mémoire par le Ministère français de la Culture. J'ai pu donc voir comment la France vit à l'heure de celui dont l'oeuvre devient son "monument national". Cette célébration trouve un écho retentissant à Pékin, dans la manifestation à laquelle vous êtes invités à participer aujourd'hui, témoignant que les idéaux de Victor Hugo ont une valeur universelle et qu'ils conservent toujours leur modernité.
Les Chinois sont à jamais reconnaissants envers Victor Hugo qui a été un des rares écrivains occidentaux à condamner le sac du Palais d'été. A ce sujet, S.E.M. Pierre Morel, Ambassadeur de France en Chine, a écrit dans son article publié dans la Revue des Deux Mondes :
"La profusion du faste et le regain du danger engendrent une folie
destructrice que Victor Hugo fustige depuis son exil de Guernesey."
En effet, du temps de l'expédition franco-anglaise, Victor Hugo était exilé dans l'île de Guernesey, après son expulsion de Jersey par les Autorités britanniques sous la pluie. Les années de Jersey et de Gernesey ont été très dures. Pour nourrir sa famille, Victor Hugo a fait semer des haricots dans son jardin, mais, hélas, les oies de son voisin sont venues déterrer et manger les grains et c'était "la fin des haricots." En 1856, avec le produit de la vente des "Contemplations," il a acheté une maison que l'on disait hantée à Guernesey. Comme l'île appartenait à la Grande-Bretagne, Victor Hugo se voyait dans l'obligation de donner annuellement deux poules à Victoria 1ère, austère reine d'Angleterre. Ainsi, son exil a-t-il duré environ dix-neuf ans, avec toute sa lourdeur, son isolement dans l'âpre nuit sur l'écueil... Pourtant, il disait en privé : "Décidément, j'aime l'exil." Parce qu'il aimait la rêverie, la sauvagerie...
Dans "Jinpingmei" ou "Fleur en fiole d'or", grand classique de la littérature chinoise, il y a un adage qui perce à jour la poussière rouge de ce bas-monde en disant :
"Quand l'heure vient, qui ne vient pas.
Quand l'heure ne vient pas, qui vient!"
Eh bien, Victor Hugo est justement un penseur qui ne vient pas quand l'heure vient. A contre-courant, il vient quand l'heure ne vient pas. On sait que Victor Hugo a soutenu la candidature de Louis-Napoléon à la présidence de la République et que celui-ci a été élu en décembre 1848. Mais au coup d'Etat du 2 décembre 1851, il a essayé d'organiser une résistance dans la rue et publié un pamphlet accusateur : "Napoléon le Petit". Recherché par la police impériale, il a dû gagner Bruxelles avec un faux passeport. Il a choisi lui-même la proscription pour protester contre le nouveau despote. "je trouve de plus en plus l'exil bon; j'y mourrai, mais accru "répétait-il.
On n'ignore pas non plus qu'en 1871, Victor Hugo était contre la Commune de Paris dans l'application. Néanmoins, lorsque Thiers réprimais les Communards dans le sang, il déclarait dans "L'Indépendance belge" :
"Quant à moi, je déclare ceci : Cet asile, que le Gouvernement belge refuse aux vaincus, je l'offre. Où? en Belgique. Je fais à la Belgique cet honneur. J'offre l'asile à Bruxelles. J'offre l'asile place des Barricades, No 4..." A la suite de cet article, le gouvernement belge a pris un arrêté enjoignant "au sieur Hugo, homme de lettres, âgé de soixante-neuf ans ... de quitter immédiatement le royaume, avec défense d'y rentrer à l'avenir..." De nouveau expulsé, Victor Hugo s'est rendu au Luxembourg. Vous voyez, Victor Hugo est un poète anti-conformiste, qui venait quand l'heure ne venait pas et à maintes fois, il a pris le chemin de l'exil sa vie durant. Il est devenu le personnage dont il avait tant rêvé et qui est le proscrit à la Jean Valjean comme il le dit dans "Les Contemplations" :
"Le banni, debout sur la grève,
Contemplant l'étoile et le flot..."
Contempler, c'est rêver, c'est ouvrir le visible à l'invisible.
Léon Daudet, son petit gendre disait de lui :
"Hugo ne réfléchissait, comme beaucoup d'hommes, que quand il souffrait. La souffrance lui apportait, avec la méditation, une certaine concision..." Ou encore, "Hugo est admirable tant qu'il a dans le coeur une blessure..."
Hugo s'est donné un nom : "Olympio" qui incarne le calme supérieur auquel l'esprit et le coeur sont parvenus, au dessus des agitations humaines. Et dans "La Légende des siècles," il écrit :
"Rendez-vous compte de l'état de mon esprit dans la solitude splendide où je vis, comme penché à la pointe d'une roche, ayant toutes les grandes écumes des vagues et toutes les grandes nuées du ciel sous ma fenêtre..."
La roche était bien expressive comme lieu de bannissement et les battements des flots de la mer agrandissaient sa pensée, le portant vers les méditations philosophiques d'un voyant.
Ce qui m'a surtout frappé dans la métaphysique poétique de Victor Hugo, c'est cette image-idée de "L'araignée" qu'il a évoquée en 1856 dans "Les luttes et les rêves" et puis dessinée sur un livre de voyage au cours de son séjour au Luxembourg en 1871. Dans sa description, il affirme que l'araignée est la triste captive de son guet-apens parce qu'elle est prise dans son propre oeuvre formant de "fatals noeuds." Cela me fait penser au ver à soie qui tisse laborieusement son cocon et qui se trouve finalement enfermé lui-même dedans. N'est-ce pas là une illustration originale du phénomène "aliénation"!
Henri Guillemin, célèbre critique littéraire français dit que Victor Hugo ressemblait à Karl Marx quand il a laissé pousser sa barbe dans son exil à Guernesey. Y a-t-il lieu de dire ici que Victor Hugo a découvert une loi universelle qu'est l'aliénation dans la Nature et au sein de la société humaine, à la même époque que Karl Marx, qui certes, l'a expliquée plus systématiquement dans le chapitre "Le fétichisme de la marchandise" de son Capital? A partir du même principe, Victor Hugo critique aussi le matérialisme mécanique. Là-dessus, je crois qu'on aurait intérêt à relire "La Légende des siècles" avec un regard tout neuf. Dans cette oeuvre épique, l'auteur indique que le progrès matériel n'est qu'une modalité de l'ascension vers la lumière et qu'une victoire sur la pesanteur et l'immobilité est signe de progrès moral. Toute la vision du progrès de Victor Hugo part de là. Si bien qu'il dit que le progrès ne peut être qu'un lumineux désastre. Selon sa logique, si l'homme s'enfonce dans la matière à présent, il lui faut absolument s'en libérer dans l'avenir. Chez lui il existe toujours cette antithèse entre "Les Rayons et les ombres," cette contradiction entre le mythe de l'âge d'or et le mythe du progrès, et elle se poursuit dans toute son oeuvre poétique et picturale. Contemplateur, il nous met en garde que "L'envie est dans le fruit, le ver est dans la gloire." On comprend pourquoi certains disent que Victor Hugo est un rêveur qui a peur du rêve. Quand on considère les problèmes de la société moderne, peut-on nier que la pensée de Victor Hugo ne soit toujours d'une grande actualité, au tournant du nouveau millénaire. Sous cet angle, "Olympio" reste pour nous un grand écrivain à découvrir dans toute la profondeur de ses idées philosophiques.
A cet égard, "Booz endormi", un poème des "Contemplations" nous apprend comment Victor Hugo indique à l'espèce humaine le sens du chemin à suivre :
"Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles."
Ne voit-on pas là, à travers la métaphore de la "faucille d'or," le signe d'une rencontre mystérieuse entre le ciel et la terre, c'est-à-dire, une harmonie entre le ciel et l'homme, réalisation du vieux rêve de Zhuangzi le taoïste?
Et il me semble entendre de nouveau la voix douce de Sami, doyenne de la Comédie française, qui déclamait "Stella" avant qu'on ne dévoile l'inscription dédicace apposée sur la maison natale de Victor Hugo à Besançon :
"J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin.
Elle resplendissait au fond du ciel lointain...
C'était une clarté qui pensait, qui vivait;
Elle apaisait l'écueil où la vague déferle;
On croyait voir une âme à travers une perle..."
Ici, il s'agit d'une perle, et non pas d'une "araignée". Car à travers une toile d'araignée, on voit un phénomène que l'on appelle "aliénation".
Merci de votre attention!
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