100 chansons patriotiques/Edition du week-end/Notre site/Archives/

 
FrançaisMise à jour 14.09.2009 16h52
Les revers du commerce frontalier font payer aux Chinois et aux Russes le prix fort

Nous savons tous que l'union fait la force. Et dans le cas de deux entités isolées et éloignées des grands axes de communication c'est une règle primordiale pour survivre. Mais si deux villes sont séparées par une frontière, les choses deviennent plus compliquées, car les facteurs locaux ne sont pas les seuls à être pris en compte, il y a aussi la politique nationale et la politique régionale qui entrent en jeu.


Arrivée à la gare de Heihe.
Heihe est une ville chinoise de près de 140 000 habitants, frontalière avec la Russie, se trouvant sur la rive droite du fleuve Heilongjiang, et elle est séparée de la ville russe Blagoveschensk (Благовещенск), le chef-lieu de la région de l'Amour, avec une population de 235 000 habitants par le lit du fleuve qui fait 700 mètres de large. La ville chinoise se trouve exactement en face de la ville russe. Les touristes de passage à Heihe croient que la Chine s'étend de l'autre côté du fleuve, tellement proches sont les deux villes, et les Chinois lui ont trouvé une appellation chinoise : Bushi (布市), l'abréviation de la transcription chinoise du nom Blagoveschensk (布拉戈维申斯克). Les rues et les panneaux à Heihe sont bilingues, en chinois et en russe. On peut y voir beaucoup de touristes russes, et par nécessité de communiquer avec eux, presque tous les habitants savent parler un minimum de russe dans la ville chinoise. Mais sur l'autre rive du fleuve, qui est appelé Amour en russe, la situation est différente. Il n'y a presque aucun panneau en chinois, et on a peu de chances d'apercevoir des Chinois, sauf à la douane et sur les marchés. C'est une ville très « russe » avec une place Lénine au centre et seulement quelques bâtiments résidentiels, construits par des compagnies chinoises, rappelant l'architecture de Heihe.

Rien d'étonnant, si les deux villes n'avaient pas la nécessité de se tourner l'une vers l'autre pour le commerce frontalier. Mais ce n'est pas vraiment le cas. C'est grâce au commerce avec la Russie que Heihe s'est développée, avec un salaire moyen à Heihe atteignant presque 570 yuans par mois au cours de la première moitié de l'année 2009. Depuis l'éclatement de l'URSS en 1991, les régions orientales de la Russie étaient plongées dans une profonde récession car elles étaient principalement orientées sur le complexe militaro-industriel pendant l'époque soviétique. Avec l'instauration de l'économie du marché, la région connaissait une sérieuse pénurie de produits de première nécessité, des vêtements jusqu'à l'électroménager. Et c'est la Chine avec sa production bon marché qui satisfaisait la demande en ces produits dans la région de l'Amour et dans d'autres régions orientales de la Russie pendant toutes ces années...


Centre commercial Huafu à Heihe
Quant à la région de l'Amour, qui fait 6 fois la superficie de la France et possède une population qui dépasse à peine 1 million d'habitants avec un revenu moyen par habitant de 12 000 roubles par mois (soit environ 2 600 yuans), c'est l'une des régions les plus pauvres de la Fédération de Russie. Blagoveschensk n'avait pas l'espoir de devenir un centre industriel avec son infrastructure peu développée pour des raisons stratégiques à l'époque soviétique, vu la proximité de la frontière et le refroidissement des relations avec la Chine dans les années 60. Reliée par une voie ferrée non électrifiée avec le Transsibérien et ayant une couverture routière de mauvaise qualité, elle pouvait être atteinte jadis facilement par avion. Mais avec la période de transition dans les années 90, toute cette infrastructure est tombée en désuétude. Dans les années 2000, cette ville russe calme et provinciale a connu un essor rapide grâce au commerce avec la Chine, se transformant en un grand marché bruyant avec une multitude de centres commerciaux et plusieurs grands marchés.


La rue marchande à Heihe
Cette période de prospérité était liée à la facilitation du déplacement des populations des deux villes au-delà de la frontière. Les touristes russes pouvaient se rendre à Heihe sur présentation de leur passeport et résider dans la ville chinoise 30 jours sans visa chinois, ce qui fût également bénéfique au secteur commercial et hôtelier de Heihe : les week-ends les chambres libres étaient introuvables dans les hôtels, et les restaurants étaient tous pleins. Les autorités municipales de la ville russe ont également introduit des circuits touristiques commerciaux pour les touristes chinois sans visa facilitant leur arrivée à Blagoveschensk.


La vue sur le Heilongjiang de Heihe
Les lacunes dans la réglementation russe et chinoise concernant l'importation des marchandises en Russie permettaient aux Chinois, tout comme aux Russes d'en profiter pour faire du commerce sans payer les taxes à l'importation sur la marchandise. De véritables réseaux sociaux russo-chinois se sont crées pour transporter la marchandise chinoise vers la Russie et la Chine avec des pseudo-groupes touristiques rémunérés pour venir à Heihe et Blagoveschensk et repartir avec des portions de la marchandise dans leurs bagages. Ces « circuits touristiques » étaient payés des compagnies chinoises et russes, permettant ainsi aux « touristes » des deux villes de combiner travail et loisir et de gagner un peu d'argent. Une véritable classe sociale de ces « porteurs de sacs » (带包人), appelés « fonari » (фонари) en russe, s'est formée dans la région frontalière avec des milliers de personnes participant à ce réseau social.

La crise de 2008 a gravement touché la Russie, avec le cours du dollar et de l'euro qui a augmenté en flèche, ce qui a entraîné la hausse des prix et la baisse du pouvoir d'achat de la population. D'habitude, une partie de la marchandise exportée de la Chine vers la Russie était réglée en espèces (une forme d'avance), et le reste était payé aux entrepreneurs chinois, une fois que la marchandise était vendue. Mais avec la baisse de la demande, une grande partie de la marchandise était refusée par la partie russe et délaissée à la douane, ce qui a fait subir des pertes aux entreprises chinoises.


La douane de Blagoveschensk
Une autre étape déstabilisante qui s'est reflétée indirectement sur la consommation à Heihe – c'est l'entrée en vigueur en février 2009 du nouveau règlement sur le commerce des marchandises étrangères en Russie et la nécessité de payer toutes les taxes à l'entrée du territoire lorsqu'il s'agit du commerce de gros. Ce nouveau règlement a forcé la douane russe à contrôler plus sévèrement la marchandise à l'entrée, mais surtout de s'assurer que les touristes russes apportent dans les bagages des biens qui sont destinés uniquement à leur usage personnel et ne font pas partie d'un lot de marchandises. Parfois, il est très difficile de tracer la limite entre deux paires de pantalons qui sont destinés à l'usage personnel, et deux paires, qui seront vendues sur le marché municipal, surtout si dans un groupe de 20 touristes chacun a deux paires de pantalons dans ses bagages... Ces contrôles visaient surtout à démanteler le système des « porteurs des sacs ». Mais dans la foulée, les employés de la douane russe se sont mis à contrôler tous les touristes russes. Le contrôle sanitaire a également mis en application des mesures très sévères, faisant passer des contrôles à tous les voyageurs russes et chinois. Selon les données de la douane de Heihe, en février dernier, lorsque ce nouveau règlement a été introduit en Russie, le nombre de touristes russes passant par la douane s'est réduit jusqu'à 300 personnes par mois, alors qu'en période normale il était de plus de 15 000 personnes en moyenne. Il a augmenté quelque peu depuis, atteignant environ 7 000 personnes par mois en juillet.

Olga, une jeune femme âgée d'une trentaine d'années avait l'habitude de passer des week-ends en famille ou avec ses amis à Heihe. Femme d'un entrepreneur menant un train de vie confortable à Blagoveschensk, elle se rendait en Chine pour se reposer et faire des achats. Mais depuis l'hiver dernier avec de longues files d'attente et des contrôles stricts qui lui ont fait perdre beaucoup de temps à la douane, elle n'a plus envie d'y aller.

« Le comble, c'était la dernière fois, lorsque nous retournions de Heihe», raconte-t-elle, « Mon mari a fait glisser dans mon sac deux bananes et une mangue qui nous restaient dans l'hôtel. Résultat, à mon arrivée à la douane russe, les employés du contrôle sanitaire m'ont forcé à manger les fruits surplace avant d'entrer sur le territoire russe ou alors j'étais obligée de payer une amende de 2 000 roubles pour avoir « importé des fruits sans certificat sanitaire ». C'était une scène très humiliante».

Une étudiante chinoise, Li Liling, qui suivait Olga dans la queue à la douane, devait se rendre à la gare de Blagoveschensk tout de suite après pour prendre le train jusqu'à Moscou. N'ayant pas de temps pour acheter la nourriture pour les 5 jours qu'elle passera dans le train, Li a préféré de la ramener de Chine. La douane l'a forcé à ouvrir toutes les boîtes de conserves et mettre par écrit la liste précise d'ingrédients des plats cuisinés que sa mère avait fait pour elle. Li a failli rater son train à cause de toutes ces complications.


Le centre de Blagoveschensk
Les commerçants de Heihe se plaignent que le nombre de touristes russes a baissé depuis l'hiver dernier. Les conflits à la douane et la crise qui a fait réduire les budgets des familles russes ont eu un impact important sur l'activité économique de la ville qui est presque entièrement orientée sur le commerce avec la Russie. Les exportations chinoises sont freinées également à cause des contrôles. Faire du commerce frontalier dans un tel environnement est devenu difficile. « On ne sait jamais comment ça va se passer », témoigne l'entrepreneur chinois Zhang Ying, qui possède une entreprise commerciale dont les filiales se trouvent dans les deux villes. « C'est un peu comme jouer à la loterie : parfois, tout va bien, parfois ils vous arrêtent et il faut discuter avec eux et les convaincre ».

La politique régionale de la province du Heilongjiang correspond aux directives de Beijing – il s'agit de développer le commerce frontalier pour augmenter les revenus des régions frontalières avec la Russie qui sont en retard économique. En revanche la politique régionale de la région de l'Amour diverge des directives de Moscou, tentant de légaliser entièrement la procédure d'importation, ce qui bafoue les systèmes qui étaient mis en place dans les régions frontalières depuis une vingtaine d'années. La loi est fédérale : elle est donc appliquée de la même façon à toutes les régions frontalières de la Russie, ne tenant pas compte des particularités régionales. Difficile de dire à long terme qui a raison et qui a tort. Mais ce qui est sûr, c'est que si les deux régions veulent continuer leur coopération au niveau économique, le gouvernement russe devrait revoir sa réglementation pour faciliter l'accès à son territoire autant pour les biens que pour les personnes.

Eugène Zagrebnov

Source: le Quotidien du Peuple en ligne

Commentaire
Nom d'utilisateur Anonyme  
  
  
  
L'économie chinoise continue à connaître une croissance vigoureuse
Le vice-président chinois rencontre le président du parti au pouvoir du Botswana
Y a t-il un danger que la Chine oublie le passé ?
Qu'est-ce que la Chine peut apporter à l'Afrique ?
Des entreprises chinoises empêchées d'investir aux Etats-Unis : un nouveau rideau de fer pour garantir la « sécurité de l'Etat » ?
La Chine a besoin de développer ses propres marques
Combien de temps la Chine pourra-t-elle rester un pays compétitif?