Notre site/Nouvelles bilingues/Dernières nouvelles/Archives/

 
Français>>OpinionMise à jour 27.06.2011 16h37
Manifestation des Chinois de France à Paris : que se passe t-il ?

Que vous soyez Chinois de Chine, Chinois de France, Français de Chine ou Français de France, ce qui s'est passé il y a quelques jours à Paris ne vous a sans doute pas échappé : une manifestation de citoyens chinois (et sans doute aussi de Français d'origine chinoise). Certes, ce n'est pas la première fois que les citoyens de l'Empire du Milieu battent le pavé parisien, ils le font même chaque année lors de la Fête du Printemps, à la plus grande joie des Parisiens, qui se pressent chaque année plus nombreux pour applaudir et admirer ce défilé. Mais cette fois, le motif était beaucoup moins joyeux, les Chinois de Paris étant descendus dans la rue pour protester contre l'insécurité dont ils sont victimes et demander de l'aide aux autorités françaises. Le tout avec force pancartes et calicots, en français et en chinois, mais aussi souvent en brandissant des drapeaux français (personnellement, j'ai trouvé cela un peu étrange, mais j'y reviendrai). En France, la réaction a été mêlée d'étonnement (les Chinois de France sont d'une discrétion et d'un calme rares en temps ordinaire, ce que les Français reconnaissent et apprécient beaucoup) et de compréhension, si ce n'est de soutien, les Chinois, comme beaucoup d'habitants de Paris et de sa région (et de France), éprouvant de plus en plus un sentiment d'insécurité. Que s'est-il donc passé pour qu'on en arrive là ?

Avant de tenter une explication –qui n'engage que moi, mais étant Parisien de naissance, ayant grandi, vécu, étudié et habité dans cette ville et connaissant assez bien la communauté chinoise pour des raisons personnelles, je pense avoir une certaine idée de la chose- il est peut-être bon de faire un petit rappel succinct sur la communauté chinoise de Paris, qui est d'ailleurs beaucoup moins homogène qu'on pourrait le croire. En ce sens, il est même difficile de parler de « communauté ».

Sans entrer excessivement dans les détails, la communauté chinoise de Paris s'est formée en quatre vagues, et regroupe, grossièrement, trois groupes : les « Wenzhou », venant du Zhejiang, qui sont les plus anciens contrairement à ce beaucoup croient, les « Chaozhou », originaires du Guangdong, mais qui sont en fait le plus souvent des Chinois ethniques qui sont venus des autres pays du Sud-Est asiatique, et les « Dongbei », originaires du Nord-Est de la Chine, les derniers venus, et aussi les moins organisés –et cela n'est sans doute pas sans conséquences non plus. Plus quantité d'autres Chinois d'autres régions, mais qui sont beaucoup moins représentatifs, car moins nombreux.

Les premiers, les Wenzhou, sont arrivés en France dès les années 1920 (la France avait employé plusieurs milliers de Chinois dans les usines pendant la Première Guerre Mondiale, et beaucoup venaient de cette région), suivis par les Chinois d'Asie du Sud-Est dans les années 1970, suite au conflit vietnamien, puis à nouveau les Wenzhou à partir des années 1980, et enfin les Dongbei depuis une dizaine d'années. Diversité régionale, donc, diversité de dialectes, et diversité de niveau socio-culturel. Pour schématiser, disons que les Wenzhou sont souvent d'origine rurale, peu éduqués, mais ils ont le génie du commerce ; les Chaozhou, souvent aussi commerçants –mais pas seulement-, mais souvent beaucoup mieux éduqués, et les Dongbei, où on trouve de tout, des ruraux les moins éduqués aux personnes bardées de diplômes, mais que la restructuration industrielle du Nord-Est a parfois poussé à tenter leur chance ailleurs aussi. Toutes ces communautés vivent dans la même ville, mais ne se côtoient pas et ne se fréquentent guère ; les Wenzhou sont essentiellement dans les 3e, 11e et 19e arrondissements de Paris, les Chaozhou dans le célèbre « quartier chinois » du 13e arrondissement ; quant aux Dongbei, les derniers arrivés, ils n'ont pas encore d'empreinte très visible, car peu ou pas organisés. Ils sont très souvent employés par les Wenzhou, pour des travaux subalternes, ce qui n'est pas sans poser de problèmes parfois, car il arrive fréquemment qu'ils aient eu, en Chine, une position socioprofessionnelle supérieure à celle de leur employeur… mais les Wenzhou sont durs à la tâche, organisés et doués pour le commerce, et ils ont réussi.

Voilà donc à grands traits la situation actuelle des Chinois de Paris. Une communauté nombreuse, plus ou moins organisée suivant les groupes, discrète (pour ne pas dire renfermée) et qui a souvent réussi. Nul besoin de vous dire que la réussite, même discrète, cela ne manque pas de susciter un jour où l'autre jalousie, envie et convoitise. Et pas toujours de personnes bien intentionnées, cela va sans dire.

C'est une des raisons qui fait que les Chinois de Paris sont de plus en plus victimes de l'insécurité, mais ce n'est pas la seule. Une autre raison est que tous ces Chinois, même discrets, travailleurs et silencieux, ne sont pas tous, ce n'est pas la peine de se voiler la face, en situation régulière. Ce qui en fait des cibles potentielles de choix pour les malfrats, ces malheureuses victimes, en cas d'agression, n'allant bien sûr pas se plaindre à la police, du fait de leur situation irrégulière, craignant qu'à l'agression ne s'ajoutent des problèmes avec les services d'émigration. C'est donc tout bénéfice pour les voyous, qui peuvent détrousser ces malheureux tout en sachant qu'ils n'iront pas porter plainte.

Un autre problème est que, la communauté chinoise (et c'est surtout le fait des Wenzhou) vivant plutôt renfermée sur elle-même, ce qui a ses avantages pour certaines choses, puisqu'elle est assez soudée et solidaire, nombre des ses membres –et surtout les clandestins- parlent mal, parfois même pas du tout, le français (et nombreux sont ceux qui ne parlent même qu'un mandarin rudimentaire).

Je vois d'ici plus d'un lecteur dresser l'oreille et me dire que ce n'est pas possible, et pourtant c'est la vérité. Pour avoir côtoyé de très près cette communauté pendant près de vingt ans, je peux affirmer sans crainte d'être démenti que certaines de ces personnes vivent en France, de manière régulière ou non là n'est pas le problème, ont parfois réussi de façon éclatante, mais ne parlent quasiment pas français. J'en ai rencontré ou connu moi-même plus d'un. Sachant cela, ces personnes sont encore plus isolées et vulnérables. Un autre problème de taille, mais c'est vrai de beaucoup de Chinois, de France ou d'ailleurs, c'est que beaucoup d'entre eux, quand bien même ils ont un compte en banque, préfèrent souvent le liquide pour diverses raisons, et se déplacent fréquemment avec un portefeuille bien rempli. Cela tout le monde le sait, les gens honnêtes comme les malfaiteurs… pas besoin de vous faire un dessin. Mes amis chinois d'ci, à Beijing, sont souvent étonnés –et certains énervés, même- de voir que j'ai généralement très peu de liquide sur moi, mais toujours ma carte bancaire. J'ai cette habitude, comme beaucoup de Français... à la lumière de ce qui s'est passé, je gage que plus d'un conviendra finalement que ma façon « curieuse » de me contenter de ma carte et de retirer ce dont j'ai besoin le moment venu n'est peut-être pas si mauvaise après tout… là n'est pas le propos, mais ce que je veux dire par là est que prudence est mère de sûreté, qu'il ne faut pas tenter le diable. Le nombre croissant d'agressions dont les Chinois de Paris font l'objet devrait les faire réfléchir un peu et modifier leurs habitudes. Du moins je l'espère.

Imaginez donc que l'une de ces personnes cumule ces trois « défauts », à savoir clandestin, ne parlant que peu ou pas français et n'utilisant que du liquide… ce qui arrive plus souvent qu'on ne le croit. Ce malheureux est une cible potentielle de choix pour les malfaiteurs, pour peu en plus qu'il soit isolé dans la rue. Tout cela n'excuse aucunement les actes des voyous qui détroussent certains Chinois (et touristes chinois aussi, à l'occasion), mais vous ne m'ôterez pas de l'idée que dans cette triste affaire, les Chinois de Paris, par leur comportement trop souvent imprudent, font un peu le jeu des voleurs. Paris n'est pas Beijing ou Wenzhou non plus… sans être une ville très dangereuse, les comportements qu'on peut avoir sans trop de problèmes en Chine ne sont pas de mise ici.

Reste que le problème de l'insécurité est bien réel, que ces malheureux, autrefois apparemment relativement épargnés, ne le sont pas plus que les autres habitants de Paris aujourd'hui. Et que donc manifester pour dénoncer ces faits est on ne peut plus légitime et compréhensible, à mes yeux comme à ceux de beaucoup de Français. Qui, sans doute comme moi, ont aussi été surpris, j'y viens enfin, de voir certaines de ces personnes brandir des drapeaux français... personnellement, et je parle au vu de mon vécu, cela me laisse perplexe, tant il est évident que beaucoup de Chinois de France ne se sentent aucune attache émotionnelle forte avec leur pays d'accueil. Ils le respectent, cela ne fait pas de doute, ils participent à son expansion, à son commerce, c'est encore plus certain. Mais malgré tout, et c'est on ne peut plus compréhensible, normal, humain, ils restent généralement viscéralement attachés à leur pays, ce grand pays qu'est la Chine, quand bien même ils vivent en France depuis de nombreuses années, voire ont la nationalité française. Ce n'est absolument pas une critique, mais un fait, et qui d'ailleurs ne me dérange guère. Personnellement, pendant les vingt années que je les a côtoyés jour après jour à Paris, je n'en ai jamais vu aucun brandir un drapeau français ou crier « vive la France »... à l'exception des Chinois de la deuxième, voire de la troisième génération, ceux qui sont nés en France et qui sont aussi Français que Chinois (et peut-être même plus... plus d'un ne parle pas un mot de chinois) ; ceux-là, qu'on appelle parfois, sans méchanceté aucune, les « bananes » ont le plus souvent adopté les moeurs françaises et n'ont plus que des liens souvent distendus avec le pays de leurs parents.

Pour le reste, les choses ont apparemment peut-être changé depuis que j'ai quitté la France il y a quatre ans, allez savoir ! Si le fait de brandir ces drapeaux est vraiment le signe que nos amis Chinois de France s'intègrent et s'ouvrent davantage, alors je suis le premier à m'en réjouir. Car nul n'ignore qu'une meilleure intégration facilitera leur séjour en France et leurs relations avec les autorités de leur pays d'accueil. Car, certes, les Chinois de France ont besoin, et ils ont aussi le droit, d'être protégés correctement comme toutes les personnes vivant en France. Mais il n'est pas moins certain qu'ils ont aussi une partie de la solution, fût-elle modeste, entre leurs mains. De tout cœur, je suis donc avec eux, mais je leur dis aussi, en toute amitié, de comprendre aussi qu'ils ont leur propre rôle à jouer dans l'établissement de leur sécurité. Souhaitons qu'il en soit vite ainsi... la clé réside peut-être (sans doute ?) dans plus d'ouverture, plus d'intégration, dans tous les sens du terme. Les Chinois de France, et la France par ricochet, ont tout à y gagner. Puisse cette manifestation être la première pierre d'une prise de conscience essentielle.

Laurent Devaux

Source: le Quotidien du Peuple en ligne

Commentaire
Nom d'utilisateur Anonyme  
  
  
  
Le Premier ministre chinois appelle au renforcement de la coopération entre les entreprises chinoises et britanniques
La gare de Shanghai et Eastern Airlines vont lancer des services de transport combiné air-rail
Pourquoi la Chine a besoin d'une Union Européenne forte
Pour l'ordre en Mer de Chine Méridionale
Les Etats Unis sont responsables des tensions actuelles en Mer de Chine Méridionale