"Si j'ai ouvert un restaurant, c'était simplement un moyen de subsistance pour ma famille composée d'un trop grand nombre de personnes,"déclare M. Guo Peiji, âgé de 70 ans, lorsqu'il parle de la mise en place de son premier restaurant il y a 24 ans.
En 1980, avec sa femme Liu Guixian, Guo Peiji a ouvert dans le hutong (ruelle) Cuihua de Beijing le Restaurant Yuebin (Au plaisir des convives), le premier restaurant privé de la République populaire de Chine.
"A cette époque-là, en travaillant comme cuisiniers dans un restaurant public, nous avions tous les deux un revenu mensuel inférieur à 100 yuans. Mais nous avions 5 enfants qui étaient tous au chômage parce qu'il était alors très difficile de trouver un travail. Comment fallait-il donc faire pour permettre à ces derniers de subsister ? Après maintes réflexions, nous avons trouvé que la création d'un restaurant serait peut-être notre unique salut", dit M. Guo Peiji.
Au début des années 80, des familles en difficulté comme celle de Guo Peiji étaient légion. Avec leurs enfants plus ou moins nombreux et leurs maigres revenues salariaux, elles devaient travailler dur pour s'assurer un niveau de vie élémentaire.
En 1980, la population chinoise atteignait déjà quelque 980 millions sans que la surface des terres cultivées ait augmenté de manière considérable. Voilà l'une des raisons pour lesquelles au lendemain de la "révolution culturelle", l'économie chinoise a connu une récession et fait face à de nombreuses difficultés. Comment permettre au peuple chinois de mener une vie décente ? Tel était problème épineux auquel était confronté Deng Xiaoping, l'un des principaux dirigeants chinois de l'époque.
La 3e session plénière du Comité central issu du XIe Congrès du Parti communiste chinois, qui s'est tenue en 1978, a constitué un tournant historique. Car c'est à cette occasion qu'on a formulé pour la première fois l'idée d'appliquer en Chine une politique d'ouverture sur l'extérieur et de réactivation de l'économie nationale. En 1979, en guise d'éclaircissement, Deng Xiaoping a indiqué qu'il fallait laisser se développer des exploitations devant permettre de gagner plus rapidement de l'argent, dont des restaurants, des petits magasins, des bars, etc.
Les Guo possèdent maintenant un capital global de quelque 8 millions de yuans qui se compose entre autres de 6 automobiles, d'une menuiserie, d'un magasin d'antiquités, de deux restaurants et quelques biens immobiliers. Alors que pour lancer son premier restaurant à l'époque, Guo Peiji n'avait pour capital que quelques dizaines de yuans plus un crédit bancaire de 500 yuans.
En 1951, d'un village du Hebei situé à plus de 400 km de la capitale, Guo Peiji est arrivé à Beijing pour apprendre l'art culinaire. Il faut remarquer en passant qu'à l'heure actuelle, avec la généralisation de l'économie marchande, parcourir des milliers de km pour trouver une occupation et une vie meilleure en ville est devenue une habitude pour bon nombre de Chinois, et que ce déplacement ne fait presque plus l'objet d'aucune contrainte, alors que ce n'était pas du tout le cas à cette époque-là. Devenu plus tard cuisinier à l'Hôtel de Beijing, Guo Peiji a même eu l'occasion de servir des chefs d'Etat. Il affirme que malgré un bas salaire, il était alors très fier de son travail, qui était considéré comme une tâche politique, et de pouvoir se consacrer ainsi à la révolution. Ce qui est différent aujourd'hui, c'est que les Chinois cherchent généralement à acquérir les postes de travail les mieux rémunérés parce qu'ils ont besoin d'acheter des appartements, de s'offrir une automobile et de dépenser de l'argent pour l'éducation, les soins médicaux, le tourisme et le divertissement.
Se rappelant le jour de l'ouverture de son premier restaurant, Guo Peiji déclare toujours avec émotion : "Il était plein de monde aussi bien dans le hutong où se situait le restaurant que dans les rues attenantes. Parmi tous ces curieux, on trouvait non seulement des Pékinois qui serraient leur enfant dans les bras, qui portaient une corbeille à légumes à la main ou qui affluaient en poussant leur vélo, mais aussi des journalistes chinois, américains et japonais qui venaient à tour de rôle faire des reportages. Bref, tout le monde voulait savoir ce qu'était un restaurant privé."
Cependant, après seulement une vingtaine d'années, les restaurants publics ont presque entièrement disparu en Chine et aucun restaurant privé ne peut plus attirer autant de curiosité du public lors de son ouverture. Le placement et la propriété privés n'ont plus rien d'étrange pour les Chinois. Pendant les 20 dernières années, la constitution chinoise a fait l'objet de plusieurs modifications, se dotant ainsi des dispositions sur l'encouragement du développement du secteur non public de l'économie et sur la protection des biens privés. Devenues aujourd'hui synonyme du salaire élevé, les entreprises privées et à capitaux étrangers attirent un nombre croissant de Chinois.