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INTERVIEW ACCORDEE PAR MONSIEUR JACQUES CHIRAC
A MONSIEUR DAVID PUJADAS
FRANCE 2
PEKIN (CHINE)
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DIMANCHE 10 OCTOBRE 2004
M. DAVID PUJADAS - Toujours à Pékin, nous sommes
maintenant avec le Président de la République. Bonsoir
Monsieur le Président, merci de nous accorder ces quelques
minutes.
La France, on l'a dit, a du retard sur le marché chinois,
et cette visite avec une cinquantaine de chefs d'entreprise devrait
redonner un élan. On a vu qu'il y avait des accords signés,
peu de gros contrats. Est-ce que vous êtes déçu
ou satisfait ?
LE PRESIDENT - Vous savez, c'est un effort de long terme, et
de ce point de vue, je suis satisfait. Je crois que les entrepreneurs
français, les grands et les PME, qui sont avec moi, ont
exprimé clairement cette satisfaction. Il y a une place
importante à prendre en Chine, pays d'un développement
considérable, et la France doit la prendre. Elle le fait,
je m'en réjouis.
QUESTION - Pourquoi est-ce qu'elle était en retard jusque
là ? Ce sont nos chefs d'entreprise qui sont timorés
? Que leur dites-vous ?
LE PRESIDENT - Je ne dirais pas qu'elle est en retard. Au niveau
des grandes entreprises, de haute technologie en particulier,
la France est très bien placée, qu'il s'agisse des
transports aériens, terrestres, de l'aéronautique
en particulier, qu'il s'agisse du nucléaire, qu'il s'agisse
du développement durable. Là où nous avons
une faiblesse, et c'est là l'un des objectifs de mon voyage,
c'est au niveau des petites et moyennes entreprises, et peut-être
parce que nous ne jouons pas assez collectif. Et je souhaite que
dans un délai de trois ans, le nombre des petites et moyennes
entreprises françaises ait doublé pour atteindre
d'ailleurs à peu près le niveau de l'Allemagne ou
de l'Italie.
QUESTION - Alors la Chine fascine, mais elle effraie aussi, et
beaucoup craignent qu'en investissant là-bas, ce soit finalement
l'emploi en France qui soit pénalisé : les fameuses
délocalisations. Est-ce qu'ils ont raison d'avoir peur
?
LE PRESIDENT - Je ne le pense pas. D'abord parce que si nous,
nous n'y allons pas, d'autres iront à notre place et donc
ce sera du revenu, du travail et de l'emploi en moins pour la
France.
Deuxièmement, parce qu'il faut être naturellement
très attentif à tout ce qui touche les problèmes
de délocalisation. Mais il faut savoir que, lorsqu'une
entreprise française vient, la plupart du temps cela se
traduit par du revenu, et du travail en France.
Je prends un exemple : il y a ici une industrie du luxe qui s'appelle
Vuitton, qui vend énormément d'objets, de sacs de
maroquinerie. Vuitton, tous les ans, crée environ cinq
cents emplois en France, uniquement pour alimenter le marché
chinois, certes un marché de luxe, mais la petite minorité
de Chinois qui ont accès au grand luxe, cela représente
soixante millions de personnes, la totalité de la France.
Il y a une petite entreprise qui s'appelle AXON qui vend des
cables. Elle a crée deux cents emplois dans la Marne, parce
qu'elle vend en Chine. On pourrait multiplier les exemples.
QUESTION - Mais justement à ce propos, on a vu aussi que
cette entreprise avait décidé un transfert de technologies.
Est-ce qu'on ne donne pas à autrui les armes qui serviront
demain à nous contrer et on ne peut pas s'empêcher
de se poser la question ?
LE PRESIDENT - Non, je ne pense pas que ce soit exact pour une
petite entreprise, pas plus que pour de très grandes entreprises.
En vendant notre technologie, on acquiert des revenus. Ces revenus,
automatiquement, on les réinvestit dans la recherche, qu'il
s'agisse d'AXON ou qu'il s'agisse du nucléaire. On réinvestit
dans la recherche. C'est vrai aussi pour les trains à grande
vitesse. Et donc, grâce aux revenus que l'on trouve par
nos ventes de technologies en Chine, on crée les moyens
d'être toujours un peu en avance et toujours en situation
de vendre la meilleure technologie. C'est un phénomène
naturel.
La délocalisation c'est un autre problème auquel
on est en France, et à juste titre, extrêmement sensible.
La lutte contre la délocalisation, ce n'est pas l'absence
sur les marchés étrangers, c'est l'encouragement
aux entreprises, notamment sur le plan fiscal, et ce sont par
exemple les mesures que l'on vient de prendre dans le budget 2005.
C'est la réforme de la taxe professionnelle. C'est la création
récente par le gouvernement des pôles de développement
technologique. C'est l'aide aux entreprises qui sont menacées.
C'est une autre politique. Il faut lutter contre les délocalisations
de façon extrêmement active, mais ce n'est certainement
pas en n'allant pas chercher à l'étranger, notamment
en Chine, la croissance, qu'on améliorera la situation,
au contraire.
QUESTION - Alors toujours à propos de la Chine. En janvier
dernier lorsque le Président HU JINTAO est venu à
Paris, vous avez dit, publiquement que la Chine doit progresser
sur la voie des libertés et des Droits de l'Homme, plus
généralement. Lors de ce voyage, il n'y a pas eu
de paroles publiques sur ce sujet ?
LE PRESIDENT - Je tiens d'abord à vous dire que pour moi
la défense des Droits de l'Homme, c'est à la fois
une exigence et une fierté. Et je m'y consacre. C'est d'ailleurs
la raison pour laquelle avant de faire un voyage de cette nature,
toutes les grandes organisations non gouvernementales qui sont
concernées par ces problèmes sont reçues
à l'Elysée pour discuter avec mes collaborateurs
et faire le point exact de leurs inquiétudes ou de leurs
espoirs.
QUESTION - Est-ce qu'il y a une liste de détenus qui aurait
été établie ?
LE PRESIDENT - Il y a toujours des cas particuliers qui sont
présentés, et ceci toujours avec une certaine discrétion,
car l'efficacité dans ce domaine exige une certaine discrétion.
QUESTION - Donc, cela a été le cas cette fois-ci
encore ?
LE PRESIDENT - Cela va de soi. C'est toujours le cas quand je
me rends, pour ma part, ici ou dans les pays où les problèmes
se posent de la même nature. Je suis très attentif
à ce point.
QUESTION - C'est un des grands autres sujets pour la diplomatie
française cette semaine : la Commission a donné
un feu vert pour la négociation des conditions d'adhésion
de la Turquie. Je dis bien pour engager les négociations,
il ne s'agit pas d'adhésion encore, il s'agit d'engager
les négociations. Mais beaucoup, y compris à l'UMP,
à l'Assemblée Nationale pensent qu'à partir
du moment où l'on engage ce processus, il sera ensuite
trop tard pour dire non, on ne pourra pas revenir en arrière
et que cela s'est toujours passé comme cela ?
LE PRESIDENT - Je pense que c'est une approche pas très
juste de ce problème, qui c'est vrai préoccupe à
juste titre les Français et qui doit donc être pris
en compte par les autorités françaises. Il y a un
vrai problème et un débat à avoir. A-t-on
intérêt à avoir aux portes de l'Europe une
grande puissance contestatrice ou, au contraire, une grande puissance
qui aurait accepté de faire tous les efforts pour adhérer
à l'ensemble de nos idées. Cela peut se discuter.
De toutes façons, je crois que la discussion est prématurée.
C'est une affaire qui prendra dix ou quinze ans, et personne aujourd'hui
ne peut dire sérieusement si la Turquie fera ou non les
réformes et les efforts nécessaires pour répondre
aux conditions de l'adhésion.
QUESTION - Vous pensez que l'on peut dire non pendant le processus
?
LE PRESIDENT - Sur ce sujet, regardez les conclusions de la Commission
qui seront appréciées par les Chefs d'Etat et de
Gouvernement au Conseil du 17 décembre. Il est précisé
clairement, et pour ne rien vous cacher c'était une demande
très forte de la France, qu'à tout moment un pays...Comme
c'est un Traité, ce n'est pas la majorité qui décide,
c'est l'unanimité...Et nous avons bien fait de préciser
qu'à tout moment, la France peut se retirer, ou peut mettre
un veto, ou peut refuser. Et à ce moment-là, la
négociation s'arrête. Nous sommes donc totalement
libres. Il faut voir quel est le rapport des avantages et des
inconvénients. Il faut laisser se dérouler les discussions
et nous verrons le moment venu ce qu'il convient de faire, pendant
la négociation ou aux termes de la négociation.
Mais, Monsieur PUJADAS, je veux au moins vous rassurer sur un
point, et à travers vous, rassurer les Français.
En toute hypothèse, ce sont les Français qui auront
le dernier mot par la voie du référendum, le cas
échéant. Et c'est une affaire qui sera discutée
pas avant dix ou quinze ans, au plus tôt. Si elle l'est.
QUESTION - A l'Assemblée Nationale, beaucoup de députés
réclament un débat avant le 17 décembre.
Rappelons que c'est le 17 décembre, que les Chefs d'Etat
et de Gouvernement doivent avaliser l'ouverture du processus de
négociations en vue de l'adhésion. Ce serait une
bonne chose que ce débat ait lieu ?
LE PRESIDENT - Vous savez, pendant toute la période de
la construction de l'Europe, le Parlement, et à juste titre,
c'est l'esprit même de nos institutions, a été
informé, écouté, consulté. Et bien
entendu, le Parlement sera informé, écouté,
consulté tout au long de cette période, et bien
au-delà naturellement du 17 décembre. Avant et après.
Ceci dans des conditions, le Premier ministre l'a à juste
titre rappelé, qui soient conformes naturellement à
l'esprit et à la lettre de notre Constitution et qui seront
déterminées entre le gouvernement et les deux assemblées.
QUESTION - Monsieur le Président, la France est toujours
inquiète pour les deux otages qui sont retenus en Iraq.
Vous-même, le week-end dernier, vous aviez employé
ce terme "inquiet". Est-ce que c'est toujours votre
état d'esprit ? Depuis, on a appris qu'un otage britannique
avait été assassiné. Il ne s'agit pas du
même groupe. Est-ce que vous êtes toujours dans l'inquiétude
ou est-ce que l'état d'esprit est plutôt à
l'optimisme ?
LE PRESIDENT - Je voudrais d'abord dire l'horreur que m'a inspiré
l'acte inconcevable qui a été commis contre M. BIGLEY,
et qui ne peut être que condamné de la façon
la plus forte, par tout homme digne de ce nom. Et je voudrais
dire à la fois à la famille de M. BIGLEY, et naturellement
aux Anglais, aux Britanniques, toute notre compassion et notre
solidarité devant cette barbarie.
Pour ce qui concerne la France, je n'ai pas besoin de vous dire
que nous poursuivons...et je suis informé, je dirais sinon
heure par heure, en tous les cas demi-journée après
demi-journée, ici même, nous sommes informés
en permanence. Je ne veux pas me prononcer car je crois que l'on
a trop parlé de ces affaires et que dans le souci essentiel
de la sécurité et de la libération de nos
otages, il est indispensable d'être aussi réservés
que possible dans le commentaire. Je n'ajouterai rien.
QUESTION - Et sans évoquer l'état d'éventuels
pourparlers, négociations, votre sentiment à vous
?
LE PRESIDENT - Permettez-moi de ne pas en dire davantage. Ce
n'est pas pour vous masquer une vérité quelconque,
c'est parce que l'expérience m'a appris que dans ces domaines,
il fallait être extrêmement prudent.
QUESTION - J'ai une toute petite dernière question, Monsieur
le Président. Un voyage comme celui que vous avez effectué
très long, très éprouvant, c'est plutôt
un devoir ou un plaisir ? On sait que vous aimez aussi beaucoup
l'Asie ?
LE PRESIDENT - Ce n'est pas parce que j'aime l'Asie que je suis
venu en Asie. C'est un devoir. Il est indispensable que les entreprises
françaises se sentent soutenues, les grandes, et les petites
jouant plus collectif avec les grandes, et cela, c'est la responsabilité
des grandes. Elles font des efforts considérables. Elles
ont une capacité exceptionnelle, elles doivent être
soutenues. Et il appartient aux pouvoirs publics de les soutenir.
C'est ce que je fais ici en Chine aujourd'hui.
Merci Monsieur le Président.
(source: Présidence de la République de la France)
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