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INTERVIEW DE MONSIEUR JACQUES CHIRAC

A L'AGENCE DE PRESSE XIN HUA (CHINE NOUVELLE)

JEUDI 7 OCTOBRE 2004

QUESTION - Bientôt vous effectuerez votre troisième visite officielle en Chine depuis votre accession à la présidence de la République. Quels sont les messages que vous souhaiteriez faire passer au peuple chinois ? Que peut-on attendre de votre rencontre avec votre homologue chinois ?

LE PRESIDENT - Mon premier message est un message d'estime, de confiance et d'amitié. Ces sentiments lient nos deux peuples depuis des siècles. Ils ont été rappelés avec force le 27 janvier 1964 quand la France du général de GAULLE fut la première grande nation occidentale à reconnaître la République populaire de Chine. Ils ont été au c?ur du succès exceptionnel de l'Année de la Chine en France et bientôt, je l'espère, de l'Année de la France en Chine.

La Chine connaît depuis deux décennies une mutation extraordinaire. Son économie se modernise et se transforme, apportant la prospérité à son peuple. Elle affirme sa volonté d'être dans le monde une grande nation responsable, soucieuse de construire l'état de droit, de faire progresser les droits de l'Homme, de respecter les principes du développement durable. Je suis convaincu qu'elle y parviendra.

Mon deuxième message est celui du partenariat. Notre partenariat se fonde d'abord sur une vision commune du monde. Un monde multipolaire respectueux de la règle internationale et solidaire. En janvier de cette année, lors de la visite d'Etat en France du Président HU Jintao, nous lui avons donné un nouvel élan en signant une déclaration marquant notre volonté commune de renforcer notre dialogue politique, et de donner corps à une relation exceptionnelle dans les domaines économique, industriel et scientifique.

C'est cet esprit de partenariat et de coopération entre la Chine et la France qui m'anime à la veille de ma visite d'Etat en Chine. Je souhaite qu'elle permette de hisser à de nouveaux sommets notre relation bilatérale, pour contribuer au bien-être des peuples chinois et français et au-delà, à l'émergence d'une vision partagée du monde et de son avenir.

QUESTION - Votre prochaine visite en Chine et celle du président HU Jintao en France, qui se succèdent dans le courant de la même année, constituent un signe fort qui témoigne de la solidité du partenariat stratégique global entre la Chine et la France. Jamais auparavant, dans les relations franco-chinoises, deux sommets de chef d'Etat n'ont eu lieu dans la même année. Quel est votre jugement sur l'évolution de ce partenariat depuis sa création en 1997 par vous-même et l'ancien président chinois JIANG Zemin ? Ce partenariat Chine-France a-t-il un rôle particulier à jouer dans le monde d'aujourd'hui ?

LE PRESIDENT - Depuis sept ans, nos pays bâtissent un partenariat global stratégique exemplaire. Année après année, grâce au discernement et à la volonté du Président JIANG Zemin, puis avec le Président HU Jintao, qui lui a donné un nouvel élan, nous avons progressé sur la voie de la confiance et du respect mutuel.

Notre partenariat se fonde d'abord sur une conviction. A l'aube du nouveau siècle, les grands pôles qui structurent le monde doivent instaurer des rapports harmonieux, pacifiques et équilibrés. C'est cette voie, celle du multilatéralisme, qui rapproche la Chine et la France sur beaucoup de sujets traités dans les enceintes où s'organise et se construit la vie internationale.

Je pense bien sûr au Conseil de sécurité dont nos pays sont membres permanents où nos positions ont été souvent convergentes au cours de ces dernières années.

La Chine et la France souhaitent également ?uvrer au service d'un développement économique mondial plus équilibré, plus respectueux des hommes et de l'environnement. Ensemble, nous sommes engagés dans les actions internationales qui visent à éliminer la faim, la pauvreté, les pandémies, ces tragédies qui devraient être d'un autre âge. Nous voulons également que la régulation économique et financière mondiale soit mieux assurée, notamment en donnant toute leur place aux puissances émergentes.

En janvier, le Président HU Jintao et moi-même avons donné un nouvel élan à notre partenariat en adoptant une déclaration marquant notre volonté commune de renforcer encore notre dialogue politique, et de donner corps à une relation exceptionnelle dans les domaines économique, industriel et scientifique.

Nous avons mis l'accent sur notre volonté d'établir un partenariat industriel dans les secteurs structurants de l'essor économique chinois, en particulier l'énergie, l'aéronautique ou les transports terrestres.

C'est une nouvelle étape importante dans le développement d'un partenariat franco-chinois équilibré, fondé sur la mise en place d'entreprises communes et de larges transferts de technologie. Les entreprises, comme le gouvernement français, sont entièrement mobilisés pour faire de cette nouvelle étape de notre relation un grand succès.

QUESTION - Que pensez-vous de certains propos selon lesquels la France est sur le déclin depuis des années ? La France pourra t-elle continuer à jouer son rôle moteur dans l'Europe élargie, et, par conséquent, dans l'édification d'un monde multipolaire ?

LE PRESIDENT - Une force des Européens en général, et des Français en particulier, est de toujours aspirer à être meilleurs, à parfaire leur modèle, à comparer leurs institutions, leur modèle, aux systèmes, aux performances des autres. Le thème du déclin renvoie en réalité à cette interrogation permanente de nos sociétés sur leur devenir. Il faut le prendre comme un signe de vitalité.

La réalité vous la connaissez. La France est l'une des toutes premières puissance économique mondiale. C'est un pays à la pointe du savoir et de l'innovation qui est à l'origine des grandes aventures technologiques européennes, dont certaines comme Galileo ou ITER en partenariat avec la Chine. Nombre d'entreprises françaises sont aujourd'hui leaders dans de nombreux domaines de l'industrie et des services.

Notre modèle de société demeure une référence tant politique qu'économique ou culturelle. Il doit s'adapter bien sûr, mais il assure à nos concitoyens une qualité de vie, de service public, de soins médicaux, d'environnement que le monde nous envie. C'est sans doute pour cela que nous sommes un des principaux pays d'accueil des investissements étrangers.

Dans un monde qui traverse une crise des repères, la voix de la France est écoutée. Sur l'Iraq comme sur le Proche-Orient ou le Darfour, notre pays cherche à incarner une vision fondée sur l'exigence d'action, de respect du droit et de solidarité. La France entend ainsi jouer un rôle d'entraînement en faveur de la promotion d'un système international fondé sur la responsabilité collective.

Beaucoup reste à faire, tant au plan national qu'international. Mais, jour après jour, la France travaille avec ses partenaires à faire bouger les choses, à explorer des voies nouvelles, à chercher des solutions innovantes. C'est tout l'esprit, par exemple, de la construction européenne, expérience sans précédent dans l'histoire, d'union volontaire de peuples aux longues expériences. C'est tout l'esprit de nos propositions sur le renforcement et la réforme de l'ONU.

Ce rôle, cette responsabilité, la France l'exerce depuis presque cinquante ans dans un cadre européen et continuera de l'exercer au sein de l'Europe des 25. Au sein de cette Europe élargie et approfondie, la France entend bien ?uvrer encore davantage à l'édification du monde multipolaire que nous souhaitons. Elle est aujourd'hui le principal artisan à la levée des obstacles au partenariat entre la Chine et l'Union européenne.

QUESTION - La France attache une grande importance à la préservation de la diversité culturelle et du pluralisme dans le monde. Ceci dit, l'ambition européenne et la solidarité transatlantique sont-elles compatibles, alors que certaines superpuissances préconisent l'unilatéralisme dans les affaires internationales ?

LE PRESIDENT - Comme vous le soulignez, la France est profondément attachée à la diversité des cultures et au pluralisme des acteurs sur la scène internationale. Car les identités culturelles doivent être respectées et il faut reconnaître que les biens culturels ne sont pas des biens comme les autres. C'est dans cet esprit que, avec la Chine, La France promeut l'adoption d'une convention à l'UNESCO sur ce sujet.

Diversité culturelle et multilatéralisme procèdent d'une même vision, celle d'un monde rassemblé autour de valeurs universelles et d'un même destin, mais pluriel, ouvert au dialogue et source d'enrichissement mutuel. Nous sommes convaincus que seuls le dialogue et la concertation entre Etats, ainsi que la prise en compte de la société civile, peuvent assurer la stabilité au sein du monde globalisé d'aujourd'hui, aux interactions plus complexes et aux interdépendances accrues.

Cette ambition française et européenne n'est nullement incompatible avec la solidarité ancienne qui nous unit à nos partenaires américains, bien au contraire. Il s'agit à mon sens de démarches complémentaires. Cela étant, les étroites et cordiales relations que nous entretenons avec les Etats-Unis n'excluent pas certaines différences. Le rôle des Alliés et des amis, ce n'est pas d'acquiescer à tout. il faut au contraire dialoguer, et même mettre en garde si une stratégie dangereuse est envisagée. C'est ce que j'ai dit à nos amis américains pendant la crise iraqienne. L'essentiel est que quand il y a désaccord, nous puissions avoir un débat serein. Le Conseil de sécurité des Nations Unies est pour nous à cet égard l'enceinte appropriée.

QUESTION - Dans le cadre des années croisées Chine-France, ce sera bientôt le tour de l'année de la France en Chine que vous allez vous-même inaugurer. Quels trésors culturels la France montrera-t-elle au public chinois ? Vous qui êtes grand connaisseur de la culture chinoise, comment voyez-vous l'affinité de nos deux civilisations ?

LE PRESIDENT - Cette "Année de la France en Chine", nous avons voulu qu'elle s'épanouisse dans un esprit de fête, un esprit de création, un esprit d'innovation pour offrir au peuple chinois le meilleur de nous-mêmes. Plus de deux cents manifestations vont se succéder dans les grandes villes chinoises pour faire découvrir aux publics les plus divers les réalités françaises. Grands événements populaires, expositions présentant le meilleur de notre patrimoine, festivals de cinéma ou de photographies, concerts, colloques, événements scientifiques et technologiques : la programmation est d'une grande richesse, à l'image de la France, pays de création et d'innovation où s'épanouissent de multiples talents.

Nous voulons que cette année de la France en Chine soit aussi une nouvelle occasion de rencontre entre nos deux peuples, une contribution au dialogue des cultures et des civilisations et, au-delà, à un monde solidaire et en paix.

QUESTION - Les années croisées pourront-elles contribuer au développement de la coopération économique et commerciale entre la Chine et la France ? Dans quelle mesure ?

LE PRESIDENT - Ce n'est pas leur raison d'être première. Notre démarche a été avant tout politique et culturelle. Ces manifestations prendront cependant tout leur sens si elles sont l'occasion de faire franchir une étape supplémentaire à la relation ancienne qui unit la Chine à la France, si elles permettent de rapprocher les hommes et les femmes de nos deux pays et de développer plus avant notre partenariat dans tous les domaines.

L'Année de la France en Chine sera l'occasion de lancer de grandes coopérations technologiques sino-françaises, comme l'Institut technologique sino-français de Tongji ou l'Institut Pasteur de Shanghai. Dans le même esprit, nous serions très heureux que l'Année de la France en Chine permette à nos entreprises d'explorer les vastes territoires sur lesquels ils pourront bâtir de nouveaux partenariats. C'est, je crois, aussi l'esprit qui anime les entreprises chinoises et françaises membres du Comité d'honneur. Je pense, par exemple au partenariat qui unit TCL, société chinoise d'envergure mondiale, à deux des plus grands groupes de l'industrie française de haute technologie, Thomson et Alcatel. Ensemble, ils vont donner naissance, d'une part, au premier producteur mondial de postes de télévision et, d'autre part, à un acteur majeur de la téléphonie mondiale.

QUESTION - Pourquoi avez-vous choisi la ville de Chengdu comme première étape de votre visite en Chine ?

LE PRESIDENT - Chengdu a une signification particulière pour le partenariat entre la France et la Chine. Il y a en effet de nombreux investissements français dans le Sichuan et ils sont de plus en plus importants. Le Sichuan est aussi la région dont est originaire M. DENG Xiaoping. Je l'ai rencontré plusieurs fois dans le passé : c'est l'homme qui a incarné la modernisation et la transformation de la Chine. J'ai toujours voulu me rendre dans sa région natale, sans en avoir jamais eu l'occasion, jusqu'à aujourd'hui. J'ajouterai que Chengdu est sur la route entre Hanoï et Pékin et donc des raisons matérielles justifient également ce choix. Chengdu est aussi une ville très importante du point de vue historique et culturel. Les fouilles archéologiques des dix à quinze dernières années dans le Sichuan sont exceptionnelles, en particulier le site de Sanxingdui, avec l'homme de bronze.

J'aurais beaucoup aimé pouvoir visiter ce site, mais je ne suis pas sûr que mon emploi du temps me le permettra. J'aurai en revanche vraisemblablement l'occasion d'admirer quelques objets trouvés sur le site.

Le Sichuan est, enfin, la terre natale du grand poète LI Bai et le lieu où DU Fu a séjourné durant son exil. Je pourrai ainsi visiter la chaumière de DU Fu, ce qui est très émouvant.

QUESTION - Lors de vos entretiens avec le Président HU Jintao, allez-vous aborder la question de la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine ?

LE PRESIDENT - Vous le savez, la France est favorable à la levée de l'embargo, et vous savez qu'il y a des réserves fortes de la part de nos amis américains. Nous, nous essayons d'obtenir de l'Union européenne la levée le plus vite possible d'un embargo qui est d'un autre temps et qui ne correspond plus à la réalité des choses. Et donc que nous n'approuvons pas.

QUESTION - Est-ce que par l'intermédiaire de la France et avec l'élargissement de l'Union européenne, les relations de coopération entre la Chine et l'Europe se développeront de manière nouvelle?

LE PRESIDENT - Nouvelle, je ne sais pas, mais plus importante, je suis sûr. Et il y a à cela beaucoup de raisons, la croissance chinoise est en plein développement et cela va durer longtemps. Le marché européen est de plus en plus important -400 millions de personnes. Des raisons d'équilibre international justifient le renforcement des liens entre l'Europe et la Chine, je dirais même entre l'Europe, la Russie et la Chine. Je suis donc persuadé donc que le développement des relations économiques, politiques et culturelles entre l'Europe élargie et la Chine est destiné à s'accroître sans aucun doute.

QUESTION - S'agissant de la relation Chine-France, allez-vous donner une impulsion à la coopération et au développement des relations entre les PME des deux pays ?

LE PRESIDENT - C'est ma grande ambition. Vous savez qu'en 1997 nous avions signé avec le Président JIANG Zemin un accord de partenariat. En janvier dernier, nous avions, avec le président HU Jintao, approfondi cet accord, et désigné en particulier les grands secteurs prioritaires, qui sont un peu les secteurs moteurs, il y avait l'aéronautique, l'énergie, les transports terrestres. Mais derrière, il y avait beaucoup de choses et notamment tout ce qui touche au développement durable, etc.

Nous allons donner une nouvelle impulsion, les grandes entreprises françaises ont une excellente coopération avec la Chine. Là, il n'y a pas de problème. En revanche, la France est en retard pour ce qui concerne la coopération, les échanges technologiques, la coopération d'intérêt mutuel, avec les PME. C'est la raison pour laquelle j'emmène avec moi un nombre important de chefs de petites et moyennes entreprises, certains qui ont déjà réussi en Chine, d'autres qui ne connaissent pas encore la Chine mais qui pourraient développer leur activité dans ce pays.

Je souhaite leur faciliter les choses auprès des autorités compétentes chinoises, parce que je crois que la France veut, comme l'Italie et l'Allemagne, accentuer fortement la coopération entre l'économie chinoise et ses PME, dans beaucoup de domaines. C'est mon ambition : je voudrais doubler en trois ans le nombre de PME françaises présentes en Chine. Et à la suite d'accords de transfert de technologies, d'accords commerciaux, etc, comme il y a un intérêt à la coopération économique et technologique. Il y a actuellement je crois 3 700 PME françaises en Chine, je voudrais doubler ce nombre en trois ans.

QUESTION - Vous croyez que la France gagnera le projet Pékin-Shanghai de TGV ?

LE PRESIDENT - Je l'espère et je le souhaite. C'est le meilleur !

QUESTION - Vous pouvez exercer votre influence dans ce domaine ?

LE PRESIDENT - Pas d'ingérence dans les affaires intérieures de la Chine, mais je plaiderai naturellement pour ce projet. Vous savez, nous avons pu faire le TGV de Corée précisément parce que, à la suite d'une compétition qui a été très très dure, notamment, à la fin, entre les Japonais et les Français, nous étions plus que les autres ouverts aux transferts de technologies. Et je crois que ce sera un argument aussi très important vis-à-vis de la Chine. Nous ne voulons pas faire une affaire, nous voulons faire une coopération.

(source: Présidence de la République de la France)

 




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