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Le Nouvel An chinois et moi

le Quotidien du Peuple en ligne 05.03.2026 15h17

Ah, le Nouvel An chinois (ou la Fête du Printemps, si vous préférez…), une vieille histoire d'amour, à l'image de l'affection que j'ai pour la Chine et des liens que j'ai avec elle. Pour tout vous dire, cette célébration fait autant partie de mon existence que Noël, c'est dire si elle m'est familière. Mais quoi de plus étonnant quand j'y pense, puisque j'ai passé plus de temps dans ma vie à vivre au quotidien avec des Chinois qu'avec des Français (eh si, ça existe!).

Depuis plus de trente-cinq ans que je la célèbre, il n'y a plus grand-chose que j'en ignore, et je l'ai vue évoluer, cette fête, sans doute plus en France qu'en Chine. Plus personne n'ignore désormais le Nouvel An chinois en France, reflet du soft power de la Chine, de son ouverture sur le monde mais aussi de l'intérêt des Français pour la Chine et sa culture, qui ne s'est jamais démenti. De presque confidentielle quand j'ai commencé à le fêter, le Nouvel An chinois est désormais devenu incontournable en France (et pas que). Mais autant dire les choses clairement, la Fête du Printemps en Chine est très différente de celle qu'on connaît ici, et nombre de mes compatriotes, pour ne pas dire presque tous, se font des idées fausses et incomplètes sur la façon dont elle se déroule là-bas. Et ce n'est pas les reportages télévisés diffusés chaque année, qui tiennent plus à mon avis de la carte postale qu'autre chose, qui risquent de changer les choses… mais tout cela est bon pour l'audience, n'est-ce pas ?

Alors oui, le Nouvel An en Chine, comment ça se passe ? Vous imaginez, comme vous l'avez vu encore récemment pendant le journal télévisé, que ce n'est que pétards, feux d'artifice, festivités aussi débridées qu'exubérantes et des couleurs partout ? Bonnes gens, si vous saviez… entendons-nous bien, je ne prétends pas que tout ça n'existe pas, mais ce n'est qu'une partie, une toute petite partie, la plus visible, la plus télégénique de cette célébration ancestrale. Car la caractéristique majeure du Nouvel An chinois, c'est d'être avant tout une fête de famille, ce qui veut dire que le plus important, vous ne le voyez pas. Autrement dit, si vous envisagez d'aller en Chine pour vivre une Fête du Printemps vraiment authentique dans tous ses aspects, à moins d'être invité dans une famille chinoise, passez votre chemin. Vous vivrez sans doute de bons moments, vous ferez de belles photos, vous aurez de beaux souvenirs, mais vous n'aurez pas vu l'essentiel, en tout cas à mes yeux.

La famille. C'est le maître-mot de cette fête, même si les choses évoluent un peu en Chine, et c'est dans l'ordre des choses, comme en Occident avec Noël, puisqu'on voit un nombre croissant de Chinois, surtout jeunes, snober les réunions de famille pour aller se balader. N'empêche… la dimension familiale reste essentielle, et si vous en doutez, venez à Beijing, en quelque sorte ma deuxième ville natale après Paris, avant la fête et restez-y pendant, vous comprendrez ce que je veux dire. A cette époque, la capitale perd une bonne partie de sa population, retournée chez elle en province pour retrouver la famille. C'est un peu l'équivalent de Paris au mois d'août si vous voulez, mais encore plus prononcé. C'est avant tout ça qui m'a d'abord frappé quand j'ai passé mon premier Nouvel An chinois là-bas. Cette impression de calme inhabituel, les quelques jours avant le grand jour…

Ce que les Occidentaux ignorent généralement, c'est que la Fête du Printemps ne se limite pas à un jour, c'est en fait un long parcours qui dure pas moins d'un mois, puisqu'il commence le jour de la Fête Laba, qui tombe le 8e jour du 12e mois lunaire. Ce jour-là, la coutume veut qu'on déguste une bouillie traditionnelle, confectionnée à la maison ou souvent offerte dans les temples, voire proposée à la cantine des entreprises. Pendant mes années à Beijing, j'ai bien évidemment testé les deux, peut-être même les trois à bien y réfléchir, mais celle concoctée par mon épouse reste la meilleure, cela va de soi… une autre tradition de cette journée consiste à préparer de l'ail Laba, et ça bien sûr, je n'y ai jamais manqué, m'étant régulièrement vu confier la tâche capitale d'éplucher les gousses d'ail, avant de les mettre dans un bocal et de les recouvrir de vinaigre de riz. Pour quoi faire ? Eh bien tout simplement parce que lors du dîner de la veille du Nouvel An, on dégustera ces petites choses, qui entre-temps auront pris une superbe couleur vert jade, avec les traditionnels et incontournables raviolis, qu'on trempera aussi dans ce même vinaigre. Sensations gustatives explosives garanties…

Ah, les raviolis… oh, j'oubliais, avant de s'attaquer à la préparation de ce délice, le Nouvel An suppose aussi d'aller acheter diverses décorations, et c'est indispensable car, celles de la Fête du Printemps changent chaque année, puisqu'on change d'animal du zodiaque. Mais, poussière pour poussière, il faut aussi procéder à un nettoyage intensif de la maison, et autant vous dire que ce n'est pas le plus plaisant… quand je vous disais que vous ignorez beaucoup de choses sur la Fête du Printemps ! Où en étais-je au fait ? Ah oui, les raviolis ! Avec le poisson synonyme d'abondance et indispensable sur la table du réveillon, ils font partie du dîner et on ne saurait s'en passer. Et à chaque fois, j'ai admiré, et j'admire encore, la dextérité quasi-diabolique de mon épouse. Mais le souvenir le plus marquant de ces raviolis, ce fut l'année où toute la famille, mais vraiment toute, ce qui voulait dire les quatre sœurs de mon épouse, leurs maris, leurs enfants et même les enfants de certains d'entre eux, s'y est mis, et ça faisait du monde. Mieux même, il y avait également eu cette année-là des raviolis de différentes couleurs, blancs, rouges et verts… sans oublier la pièce de monnaie glissée dans l'un d'eux et qui promet de l'argent toute l'année pour le chanceux qui la découvrira sans se casser une dent. Je passerai sur le dîner, pantagruélique comme il se doit, et les traditionnelles enveloppes rouges distribuées aux enfants, mais je me souviens encore avoir, après le dîner, fait partir des pétards près de la maison du neveu de mon épouse, qui avait bien voulu héberger notre joyeuse bande de fêtards. Plus de quinze après, je m'en souviens toujours. 

C'est le lendemain que commence véritablement le Nouvel An. Que fait-on ce jour-là ? A Beijing, et dans de nombreuses villes, on va, dès potron-minet et même s'il gèle à pierre fendre, à ce qu'on appelle la foire au temple. Pour nous, chaque année, c'était au temple Dongyue, situé non loin de Jianguomen, dans l'est de la capitale. J'y allais avec mon épouse, souvent avec sa fille cadette aussi, pour diverses prières et quelques achats de babioles. C'est sans doute ce que je préférais dans ces festivités (avec les raviolis bien sûr), et bien des années après, je m'en souviens encore. C'est d'ailleurs aussi une des manifestations de la Fête du Printemps auxquelles les visiteurs étrangers peuvent accéder, du moins s'ils sont au courant. Et franchement, ça vaut le déplacement, parce que, si vous n'avez pas pu profiter d'un véritable Nouvel An en famille, le seul qui vaille à mon avis, c'est sans doute la meilleure et la plus authentique manière de se faire une idée de ce qu'est vraiment la Fête du Printemps. Alors si vous passez à Beijing à cette époque de l'année, et courez-y. Vous ne serez pas déçus, promis ! Et si vous avez le temps, restez encore un peu, car tout ça se termine le quinzième jour du premier mois lunaire avec la Fête des Lanternes, souvent l'occasion de magnifiques expositions, très colorées elles.

Et moi dans tout cela ? Eh bien maintenant, je fête le Nouvel An en France, où il n'a bien évidemment pas la même saveur, même avec les diverses activités qu'organise la communauté chinoise. J'y assiste à l'occasion, mi-intéressé, mi-goguenard face à leur authenticité trop souvent incertaine, et je me replonge dans mes souvenirs de ma vie et de mes Fêtes du Printemps à Beijing.

(Par Laurent Devaux)

(Web editor: Yishuang Liu, Ying Xie)