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Xizang : ces cours de la vieille ville qui tissent les liens interethniques de Lhassa
Plus de vingt ans après son arrivée à Lhassa, la capitale de la région autonome du Xizang (sud-ouest de la Chine), en provenance de la province du Gansu (nord-ouest de la Chine), Li Zhongkui tient toujours la même petite boutique dans la ruelle Tengye Ling, une artère commerciale animée du sous-district de Barkhor. Membre de l'ethnie Hui, il a commencé par vendre des bracelets sur un étal de rue en 2002. Il a par la suite ouvert la boutique qu'il occupe encore aujourd'hui, exerçant le même métier, dans le même local et avec le même propriétaire.
Au fil des ans, son activité s'est intimement mêlée à la vie du quartier. Lorsque des clients demandent des peintures thangka ou des perles dzi qu'il ne vend pas, Li Zhongkui les oriente vers d'autres commerçants locaux. En hiver, période où les vêtements tibétains se vendent mieux que l'artisanat, il loue parfois sa boutique à des marchands tibétains.
« Ce lieu dégage une chaleur qui fait que c'est difficile d'en partir », confie-t-il. Son expérience offre un aperçu de l'unité ethnique à Lhassa. Dans les cours et les ruelles de la vieille ville, cette unité se concrétise par des gestes du quotidien : des voisins qui surveillent mutuellement leurs boutiques, des commerçants qui recommandent les échoppes de leurs confrères, des habitants qui partagent des repas et des travailleurs communautaires qui discutent des problèmes locaux autour d'une tasse de thé sucré.
Autour de la ruelle Tengye Ling, dix-huit cours résidentielles abritent des habitants issus de diverses ethnies, notamment tibétaine, Han, Hui, Bai et Dongxiang. Dans le quartier commerçant environnant, commerçants et résidents ont noué des liens étroits après avoir vécu et travaillé côte à côte pendant des années.
On retrouve cette même solidarité dans les cours situées près du temple Jokhang.
Un exemple en est Pang Junbang, aujourd'hui propriétaire d'une boutique de fruits près du temple Jokhang, qui avait une vingtaine d'années lorsqu'il est arrivé à Lhassa en 1996, après avoir parcouru des milliers de kilomètres depuis chez lui. Ne connaissant pas la ville et confronté à la barrière de la langue, il a reçu l'aide de Nyima Cering, un habitant de la cour, qui lui a fait découvrir les lieux et l'a aidé à prendre ses marques dans le quartier. Deux ans plus tard, Pang Junbang a épousé une Tibétaine nommée Zhabsang. Leur famille prépare aussi bien du gutu — une soupe traditionnelle à base de farine consommée avant le Nouvel An tibétain — que des raviolis de style du Nord. Il parle désormais couramment le tibétain et, comme les autres résidents, il aide à prendre soin de ses voisins au sein de la cour commune.
Pendant des années, Pang Junbang, son épouse et d'autres voisins se sont relayés pour aider une résidente âgée sans enfants à gérer ses besoins quotidiens. Lorsqu'une famille préparait un plat spécial, elle en envoyait souvent un bol à ses voisins. Si un commerçant devait s'absenter, un voisin veillait sur sa boutique. « L'unité ethnique rend Lhassa plus harmonieuse et plus stable, ce qui attire davantage de touristes et facilite les affaires », a-t-il affirmé.
Parallèlement à ces réseaux informels d'entraide, Lhassa a mis en place des mécanismes communautaires pour répondre aux besoins des habitants et régler les différends.
En 2022, Tengye Ling est devenue la première communauté du Tibet à instaurer ce qu'elle appelle des « réunions autour d'un thé sucré », rapprochant ainsi les discussions de quartier des résidents. Autour d'une tasse de thé sucré, les habitants exposent leurs préoccupations et cherchent des solutions aux problèmes qui touchent la communauté.
« Tout ce qui peut être résolu sur-le-champ ne doit pas être différé, et les questions ne pouvant être réglées immédiatement doivent être traitées dans un délai maximal de deux jours », a expliqué Benba Cering, un responsable de la communauté.
Les réunions hebdomadaires organisées dans les cours ont permis de faire avancer des projets d'amélioration du quartier d'une valeur de plus de 200 000 yuans (environ 29 400 dollars). Les 73 commerces de la communauté ont été intégrés à un système de classement « cinq étoiles », fondé notamment sur des critères tels que l'unité ethnique et l'honnêteté des pratiques commerciales.
Cette approche s'inspire du mode de vie et de travail propre à la vieille ville de Lhassa. Selon le comité de gestion de la vieille ville, plus de 118 000 personnes issues de 24 groupes ethniques y vivent, sur une superficie de 6,33 kilomètres carrés. Le district de Chengguan, plus vaste, compte plus de 500 000 habitants issus de 46 groupes ethniques, dont une population flottante dépassant les 230 000 personnes.
Pour la vieille ville de Lhassa, qui abrite une importante population mobile et dépend fortement des visiteurs, la capacité à vivre et à travailler ensemble revêt une importance concrète. Cela façonne la manière dont les entreprises fonctionnent, dont les différends de voisinage sont réglés et dont les nouveaux venus trouvent leur place au sein de la communauté.
Lhassa a aménagé 17 cours dédiées à l'unité ethnique, 7 rues et ruelles thématiques ainsi que 21 parcs à thème à travers la ville. Au-delà de ces chiffres, ces liens se manifestent concrètement lorsqu'un nouvel arrivant est aidé à trouver des fournisseurs, lorsque des voisins se relaient pour veiller sur une personne âgée du quartier, ou lorsqu'un commerçant oriente un client vers une autre boutique.
Plus de vingt ans plus tard, Li Zhongkui poursuit la même démarche dans la ruelle Tengye Ling. Il ne considère plus cet endroit comme un simple lieu où il s'est installé pour gagner sa vie. C'est désormais chez lui, un lieu qu'il ne supporterait pas de quitter.


